Un chien qui fait frissonner un troupeau de 700 brebis d’un simple regard. Une éleveuse qui parle autant de pedigree que de courbe de lactation. Et au milieu de tout cela, une ferme de montagne, perdue en Aveyron, où l’on fabrique du lait pour le Roquefort… et des champions de France sur quatre pattes. Vous avez envie de comprendre comment tout cela tient ensemble ?
Au Truel, une ferme où brebis et chiens travaillent main dans la patte
À Le Truel, en Aveyron, le Gaec des Coulons, c’est un peu une ruche. On y élève environ 700 brebis lacaunes, une soixantaine de suffolks, quelques vaches… et une dizaine de chiens beaucerons. Le lait part en AOP Roquefort, chez Papillon. Les chiens, eux, partent partout en France, en Europe, et parfois jusqu’aux États-Unis.
Derrière ces chiens de conduite, il y a une femme : Amandine Gastal. Installée en 2014 avec ses parents, son frère et sa sœur, elle a créé sur la ferme un atelier bien particulier : la sélection de beaucerons de travail. Son élevage porte un nom qui claque presque comme une marque de fabrique : la bergerie d’Élan.
D’une chienne de ferme à un élevage reconnu en France
Tout commence en 2006, quand le Gaec accueille sa première chienne beauceron. L’objectif est simple : un chien impressionnant, franc, et capable de travailler au troupeau. Le genre de chien qui rassure l’éleveur, mais pas forcément le visiteur qui ouvre le portail.
Trois ans plus tard, Amandine a 19 ans. Elle travaille tout un été pour se payer son premier chien « avec des papiers » : Élan, un beauceron avec pedigree. Elle ne veut pas d’un border collie comme tout le monde. Elle veut « un vrai beauceron » de berger, solide, massif, et pourtant fin dans sa tête.
C’est ce chien qui donnera son nom à l’élevage : la bergerie d’Élan. Ce n’est pas qu’un joli nom. C’est un affixe : une sorte de nom de famille qui permet d’identifier officiellement la provenance des chiens avec pedigree. Quand vous voyez un beauceron « de la bergerie d’Élan », vous savez d’où il vient.
Chiens de conduite et sélection génétique : deux passions qui se rejoignent
Amandine ne découvre pas la sélection sur le tas. Sur la ferme, les 700 brebis lacaunes sont déjà en pleine sélection génétique pour la production laitière. Indices, pedigrees, choix des béliers… tout cela fait partie du quotidien du Gaec.
Elle transpose alors ces méthodes au chien. Tester, observer, éliminer parfois. Garder uniquement les reproducteurs qui combinent morphologie, santé et aptitudes au travail. Elle le dit sans détour : l’élevage des chiens, c’est la rencontre de ses deux passions, « les chiens et la sélection génétique ».
Bien sûr, avec les chiens, il y a plus d’affect. On les touche, on joue avec eux, on les regarde dans les yeux. Mais elle reste lucide : trop d’affect, et la sélection disparaît. Pour garder un niveau de qualité, il faut parfois rester rationnel. Ne pas tout garder. Ne pas tout reproduire.
Pourquoi choisir un beauceron plutôt qu’un border collie ?
Vous vous posez peut-être la question. Un beauceron, c’est grand, noir et feu, puissant. Pas forcément l’image classique du chien de troupeau souple et ultra-précis. Alors, pourquoi ce choix ?
Amandine sourit souvent en répondant : « Et pourquoi pas ? ». Le beauceron est le plus grand des chiens de berger français. Il est très attaché à son maître et cherche vraiment à lui faire plaisir. Oui, il a la réputation d’être têtu. Mais bien dressé, c’est un chien polyvalent et très efficace.
Face à un border collie, il sera peut-être un peu moins précis dans les mouvements. En revanche, il gère très bien les grands lots. Pour vous donner une idée, un seul beauceron bien formé peut conduire 700 brebis d’un point A à un point B. Avec sa carrure impressionnante, il joue aussi un rôle de chien de garde, apprécié dans les fermes isolées.
Un élevage à taille humaine, pensé pour durer
La bergerie d’Élan, ce n’est pas une usine à chiots. Amandine parle d’un élevage à taille humaine. Sur la ferme, elle gère une dizaine de beaucerons. Parmi eux, quatre à cinq femelles reproductrices. Le reste, ce sont des jeunes en formation ou des chiennes à la retraite.
Les chiennes ne sont en chaleur que deux fois par an. Et ici, pas question de pousser les corps. Elles n’ont qu’une seule portée par an. Les mâles qui saillissent sont choisis à l’extérieur, sur pedigree et sur leurs résultats. Le but : rester dans le standard de race tout en améliorant les aptitudes au travail au troupeau.
Côté santé, les reproducteurs passent des examens précis : radios des hanches et des coudes pour dépister la dysplasie, test de surdité. Tous les chiens ont un pedigree. Ce n’est pas un simple papier décoratif. C’est une garantie pour les acheteurs qui veulent un chien de travail fiable, suivi et traçable.
Un modèle économique complémentaire de l’élevage ovin
Les chiens ne suffiraient pas, seuls, à faire vivre l’exploitation. Amandine en est consciente. L’atelier beauceron est complémentaire de l’atelier ovin laitier. Les brebis restent l’activité principale. Elles assurent la stabilité économique du Gaec.
Cette complémentarité lui permet une grande liberté dans la sélection des chiens. Elle peut faire des choix de long terme. Refuser de garder une lignée qui ne lui plaît pas. Refuser une saillie qui ne colle pas à ses objectifs. Elle n’est pas obligée d’aller vers ce qui est le plus rentable à court terme. Elle peut aller vers ce qui est le meilleur pour la race et pour le travail sur le terrain.
Comment se passe la vente d’un chiot beauceron de travail ?
En rythme de croisière, la bergerie d’Élan vend 30 à 40 chiots par an. Ils partent à deux mois, vaccinés, identifiés, avec pedigree. Le prix tourne autour de 1 700 euros TTC. Une somme importante, mais qui reflète la sélection, les examens de santé et le suivi.
Les chiots sont vendus jeunes, justement pour une raison clé : le dressage. Pour Amandine, c’est à l’éleveur d’apprendre à son chien à travailler. Un chien « clé en main », déjà dressé, ne s’adapte pas toujours bien au style de conduite du nouveau maître. En apprenant ensemble, homme et chien créent leur propre langage.
Un beauceron de travail est généralement opérationnel entre 2 et 3 ans. Le temps que la tête se pose, que le corps se muscle, que les ordres de base deviennent des réflexes.
Les bonnes bases pour dresser un beauceron de conduite
Avant de le mettre au milieu des brebis, Amandine insiste : il faut d’abord maîtriser les ordres de base. Rappel, stop, gauche, droite, au pied. Sans cela, pas de sécurité. Ni pour le troupeau, ni pour le chien, ni pour l’éleveur.
Idéalement, elle conseille de débuter le travail dans un cadre préparé, comme des stages de dressage. Là où les brebis sont habituées aux chiens. Cela évite les paniques, les accidents, et cela permet de se concentrer sur la communication entre le maître et son chien.
Les clients de la bergerie d’Élan sont majoritairement des éleveurs professionnels. Brebis, vaches, chèvres, volailles… Beaucoup de productions différentes. Entre 50 et 70 % des chiots partent vers des fermes, en France, en Europe, et parfois jusqu’aux États-Unis. Les autres rejoignent des familles qui cherchent un grand chien proche de l’homme, éduqué et équilibré.
Un suivi des chiens tout au long de leur vie
L’engagement d’Amandine ne s’arrête pas le jour où le chiot passe la porte de la ferme. Elle reste joignable pour des conseils sur le dressage et le comportement. Elle prend le temps de répondre, parfois des années après la vente.
Elle va même plus loin : elle s’engage à reprendre un chien si, pour une raison ou une autre, son maître ne peut plus le garder. Elle peut alors le replacer dans une autre famille ou le garder sur l’exploitation. Quand un éleveur la rappelle dix ans plus tard pour reprendre un nouveau chien, elle y voit « le plus beau des compliments ».
Une petite bergerie, un grand palmarès
En treize ans, la bergerie d’Élan a construit un palmarès impressionnant. L’élevage a été élu deux fois meilleur élevage de beaucerons de France. En 2025, trois de ses chiens décrochent le titre de champions de France en conformité au standard de la race.
Et l’aventure continue. Cette année, l’élevage est sélectionné pour le Salon de l’agriculture. Une belle vitrine pour ces chiens noirs et feu, nés au milieu des brebis lacaunes, façonnés dans les pentes de l’Aveyron, et capables de tenir tête à 700 brebis sans hausser la voix.
Alors, si vous êtes éleveur, ou simplement passionné par le chien de travail, vous voyez peut-être les choses autrement maintenant. Un beauceron de conduite, ce n’est pas juste un gros chien qui impressionne. C’est le résultat d’années de sélection génétique, de patience, de dressage et de liens tissés sur le terrain, jour après jour.










